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Feedback en entreprise : pourquoi tout le monde en parle… mais la performance ne décolle pas ?

Raphaël Maisonnier
Raphaël Maisonnier
CEO
Feedback en entreprise : pourquoi tout le monde en parle… mais la performance ne décolle pas ?

Lors de ce webinar « Paroles d’experts », animé par Souad Talal, directrice pédagogique de Fasterclass, et Raphaël Maisonnier, CEO et conférencier sur le feedback, une question simple mais dérangeante a été posée :

Si le feedback est partout, pourquoi la performance ne suit pas ?

La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît :
On ne parle pas tous de la même chose quand on parle de feedback, on ne l’utilise pas comme un outil de performance, et les conditions pour qu’il fonctionne – à commencer par la sécurité psychologique – sont rarement réunies.

1. Non, le feedback n’est pas partout : « un océan d’information, mais un désert de feedback »

Dès le début, Raphaël démonte le titre du webinar :

« On vit dans un océan d’information… et dans un désert de feedback. »

Les chiffres issus du baromètre national du feedback réalisé par Fasterclass sont sans appel :

  • Environ 1 salarié sur 2 déclare ne jamais ou très rarement recevoir de feedback de son manager.
  • Moins d’1 salarié sur 10 se dit très à l’aise pour donner du feedback à son manager.
  • 67 % des salariés n’ont jamais été formés au feedback ; parmi les autres, seuls 11 % l’ont été avec de la mise en pratique.

Pendant ce temps, une majorité de managers déclarent… donner du feedback régulièrement. Il y a donc un énorme écart de perception.

« Il y a plein de fois où on pense donner du feedback… et en fait on ne donne pas du tout du feedback. »

La vraie définition du feedback

Raphaël propose une définition simple et exigeante :

Feedback = Feed (nourrir) + back (en retour) =

  • retour d’information consécutif à une observation...
  • ...avec l’intention de nourrir l’autre, de lui apprendre quelque chose pour le faire grandir.
« Tout ce qui ne nourrit pas en retour n’est pas du feedback. »

Enfin, il revisite le fameux « feedback is a gift » :

« Le feedback, c’est un acte libre d’une personne qui est libre de le donner… à une personne libre d’en faire ce qu’elle veut. »

Autrement dit : je peux offrir le cadeau, c'est-à-dire le feedback, mais je n’ai aucun droit de regard sur ce que l’autre en fera.

2. Compliments, reproches, ordres, évaluations : les grands « faux amis » du feedback

Si la performance ne décolle pas, c’est aussi parce que ce qui est baptisé « feedback » au quotidien… n’en est pas.

Raphaël identifie trois grandes familles de faux amis :

2.1 Compliments et reproches

« Un compliment, ça fait plaisir. Un feedback, ça fait grandir. »
  • « Ta présentation était super » → compliment, pas feedback : la personne ne sait pas ce qu’elle doit garder.
  • « Ton mail de ce matin était pourri » → reproche, pas feedback : la personne ne sait pas quoi changer.

Dans les deux cas, aucune information exploitable n’est apportée.

2.2 L’évaluation annuelle

Beaucoup d’entreprises appellent Fasterclass pour « former les managers au feedback »… juste avant la campagne d’entretiens annuels.

« L’évaluation, c’est pas du feedback. Il y a un enjeu derrière : augmentation, promotion, carrière. »

L’évaluation :

  • arrive 1 à 2 fois par an,
  • sert à mesurer l’atteinte des objectifs,
  • est liée à des décisions RH (salaire, mobilité, etc.).

Le feedback :

  • se donne toute l’année,
  • est gratuit,
  • a pour but d’aider l’autre à obtenir la meilleure évaluation possible.

Et si le manager attend l’entretien de décembre pour parler d’un problème observé en février :

« Je suis co-responsable, en tant que manager, du fait que ça n’ait pas changé entre février et décembre. »

2.3 Les ordres déguisés en feedback

Dernier faux ami : l’ordre maquillé en feedback.

« Quand je veux imposer un changement, je donne un ordre.
Quand je veux proposer un changement, je donne un feedback. »
  • Ordre = court terme, répétitif (« fais tes devoirs », tous les soirs).
  • Feedback = transformation plus profonde, car la personne choisit de s’approprier le changement.

Le manager doit donc être clair avec lui-même :
S’il impose, qu’il le dise. S’il propose, qu’il assume que la personne est libre de ne pas changer… et qu’il ne le lui reproche pas ensuite.

3. L’équation de la performance : « Performance = Potentiel – Interférences »

Pour comprendre le lien entre feedback et performance, Raphaël s’appuie sur l’équation formulée par W. Timothy Gallwey :

Performance = Potentiel – Interférences

Cette équation l’a profondément marqué :

« C’est un des trucs qui a le plus transformé ma façon de voir le management, le sport… et la plupart de mes interactions. »

L’illustration ultra-trail : la Diagonale des Fous

Raphaël raconte son expérience de la Diagonale des Fous, célèbre course de 175 km et 10 000 m de D+ à La Réunion, réalisée en famille.

À l’époque :

  • Potentiel maximum estimé : finir en ~50 heures, tous ensemble.
  • Interférences rencontrées :
    • départ trop rapide sous l’adrénaline,
    • COVID attrapé dans l’avion pour certains,
    • problèmes d’alimentation,
    • blessures,
    • gestion du sommeil compliquée, etc.

Résultat :

  • Performance réelle : 62 heures, 7 arrivants sur 8.
« Notre potentiel, c’était d’arriver à 8 en 50 heures.
Notre performance, ça a été d’arriver à 7 en 62 heures à cause des interférences. »

Le rôle du feedback dans cette équation

Raphaël résume :

  • Le feedback positif aide à maximiser le potentiel (identifier ce qui fonctionne et le renforcer).
  • Le feedback correctif aide à réduire les interférences (mettre en lumière ce qui freine et proposer d’autres options).
« On peut performer sans feedback.
Mais on ne peut pas faire de haute performance sans feedback. »

Il prend l’exemple des skieurs alpins :

« Ils font une descente, le coach fait un feedback à chaud, ils réappliquent.
Puis un feedback à froid en fin de semaine : qu’est-ce qu’on garde, qu’est-ce qu’on change. »

En entreprise, c’est la même logique :
pas de feedback = potentiel non libéré + interférences non traitées = performance sous-optimale.

4. Le prérequis oublié : la sécurité psychologique

Si seulement moins d’un salarié sur 10 est très à l’aise pour donner du feedback à son manager, ce n’est pas qu’une question de technique. C’est d’abord un problème de sécurité psychologique.

« Pas de sécurité psychologique, pas de feedback.
Pas de feedback, pas de haute performance. »

La sécurité psychologique, concept popularisé par Amy Edmondson et mis en lumière par le Project Aristotle de Google, désigne un climat où les membres de l’équipe peuvent :

  • partager leurs idées,
  • parler de leurs erreurs,
  • poser des questions,
  • challenger,

sans crainte de sanction, de ridicule ou de représailles.

Les travaux de Google ont montré que la sécurité psychologique est le facteur n°1 de performance des équipes, devant l’expérience ou les compétences individuelles.

Diagnostiquer le niveau de sécurité psychologique

Souad rappelle un point clé : si la sécurité psychologique est faible, les collaborateurs ne le diront… pas, surtout en face-à-face avec leur manager.

D’où l’intérêt d’un diagnostic anonyme :

« On utilise un test en 10 questions, totalement anonyme.
Les collaborateurs notent chaque item de 1 à 5, et le manager obtient une photographie du climat de son équipe. »

Ce diagnostic permet :

  1. De mesurer un niveau (ce n’est jamais tout blanc ou tout noir).
  2. D’ouvrir une discussion collective : que nous disent les résultats ? que veut-on améliorer ?
  3. De re-mesurer quelques mois plus tard pour voir l’évolution.

5. Comment recevoir plus de feedback en tant que manager ?

Beaucoup de managers veulent que leurs équipes parlent plus, osent plus, remontent plus.
Mais demander un feedback de manière maladroite peut produire l’effet inverse.

« Si vous demandez : “Tu peux me faire un feedback ?”,
neuf personnes sur dix vont se dire : “Il m’embarque dans quelle galère ?” »

La phrase magique pour demander un feedback

Raphaël propose une formulation ultra-précise, à noter telle quelle :

« Sur [tel sujet], est-ce que tu peux me dire
1 chose que j’ai bien faite
et 1 chose que je pourrais faire différemment la prochaine fois ? »

Chaque mot compte :

1. « Sur tel sujet » : on cadre le périmètre (ex. : « sur la réunion de ce matin », « sur ma façon d’animer le séminaire »).

« Si on demande “un feedback sur le séminaire”, on peut recevoir : “le resto était très bon”. Ça ne répond pas à la vraie question. »

2. « Une chose que j’ai bien faite » :

  1. on parle de ce que la personne a fait, pas de ce qu’elle est ;
  2. on identifie le comportement clé à garder.

3. « Une chose que je pourrais faire différemment la prochaine fois » :

  1. « faire différemment » oriente vers la solution,
  2. « la prochaine fois » projette vers la réussite future, plutôt que de ruminer l’échec passé.
« On se concentre moins sur le problème passé que sur la solution future. »

La réaction qui change tout : merci, test, retour

La deuxième clé, c’est comment le manager réagit au feedback reçu.

Raphaël le reconnaît :

« Ça m’est déjà arrivé de mal réagir à un feedback… de me justifier, de dire “en fait tu n’as rien compris”. »

Problème : une seule mauvaise réaction peut couper la parole pour longtemps.

Il propose donc une discipline en 3 étapes :

1. Dire merci.
Même si le feedback est maladroit, même si on n’est pas d’accord.

« Quand on nous fait un cadeau, même s’il ne nous plaît pas, on dit merci. »

2. Tester le feedback.
On expérimente la suggestion, même à petite échelle.

3. Revenir vers la personne pour partager le résultat du test.

  1. Si ça a marché : on le dit.
  2. Si ça n’a pas marché : on le dit aussi, en expliquant pourquoi.

Vu du collaborateur, l’effet est massif :

« Il se dit : mon avis compte, il m’écoute, il teste, il revient me voir.
La prochaine fois que j’ai une idée ou un feedback, je vais oser le partager. »

C’est comme ça que le manager crée progressivement son « oasis de feedback » dans un désert global.

6. À qui demander du feedback… et par où commencer ?

Souad insiste : on peut avoir de très bonnes surprises en élargissant le cercle de gens à qui l’on demande du feedback.

Raphaël propose une progression :

  1. Commencer par des personnes de confiance, dont on sait qu’elles veulent notre bien (collègue proche, collaborateur avec lequel la relation est saine, etc.).
  2. Puis élargir :
    • à l’équipe,
    • au manager,
    • à des dirigeants plus hauts dans l’organisation.
« Demander du feedback à un directeur, c’est aussi un accélérateur de carrière :
ça montre quelqu’un qui veut progresser, qui accepte de se remettre en question. »

L’action à mettre en place dès demain

Pour conclure le webinar, Souad demande à Raphaël :

« S’il ne devait y avoir qu’une seule action à mettre en place après ce webinar, ce serait laquelle ? »

La réponse est claire :

« Testez la phrase :
“Sur tel sujet, est-ce que tu peux me dire une chose que j’ai bien faite et une chose que je pourrais faire différemment la prochaine fois ?”
Et dites merci quand on vous répond. »

Puis recommencez.
C’est simple, peu risqué, et ça suffit à amorcer une vraie culture du feedback dans une équipe.

Et pour creuser le sujet de fond en comble, vous pouvez commander le livre de Raphaël Maisonnier Feedback en action, le secret des équipes performantes, publié chez Dunod.

FAQ

1. Qu’est-ce que le feedback en management ?

Le feedback en management est un retour d’information factuel, basé sur une observation précise, donné avec l’intention d’aider l’autre à progresser.
Ce n’est ni un compliment, ni un reproche, ni une simple évaluation chiffrée.

En résumé : un feedback, c’est « je t’apprends quelque chose sur toi ou ton travail que tu ne vois pas », pour t’aider à grandir.

2. Quelle différence entre feedback, compliment et reproche ?

  • Compliment : « C’était super » → ça fait plaisir, mais on ne sait pas quoi garder.
  • Reproche : « C’était nul » → ça fait mal, mais on ne sait pas quoi changer.
  • Feedback : décrit un comportement concret, ses effets, et propose éventuellement une piste d’action.

Le feedback contient toujours une information nouvelle et utile pour la personne.

3. En quoi le feedback impacte-t-il la performance d’une équipe ?

En appliquant l’équation Performance = Potentiel – Interférences :

  • Le feedback positif aide à identifier et renforcer ce qui marche (potentiel).
  • Le feedback correctif aide à mettre en lumière et réduire ce qui bloque (interférences).

Sans feedback, une équipe peut fonctionner, mais elle ne peut pas s’installer durablement dans la haute performance.

4. Qu’est-ce que la sécurité psychologique et quel lien avec le feedback ?

La sécurité psychologique est le niveau auquel les membres d’une équipe se sentent en sécurité pour parler : partager des idées, poser des questions, admettre des erreurs… sans craindre des sanctions ou moqueries.

Les travaux de Google (Project Aristotle) montrent qu’elle est le facteur n°1 de performance des équipes.

Sans sécurité psychologique :

  • les gens se taisent,
  • les problèmes restent cachés,
  • le feedback disparaît ou reste superficiel.

5. Comment savoir si mon équipe a un bon niveau de sécurité psychologique ?

Évitez de poser la question en face-à-face (« Tu te sens libre de parler ? »).
La plupart des gens répondra… ce qui leur semble le plus sûr à dire.

Préférez :

  • un questionnaire anonyme court (10–15 questions),
  • avec une échelle de type 1 à 5,
  • puis une discussion collective sur les résultats.

L’objectif n’est pas d’obtenir une note « parfaite », mais de voir d’où on part et ce qu’on peut améliorer.

6. Comment bien demander du feedback à ses collaborateurs ?

Utilisez une formulation simple, précise, et orientée apprentissage :

« Sur [tel sujet], est-ce que tu peux me dire une chose que j’ai bien faite
et une chose que je pourrais faire différemment la prochaine fois ? »

3 règles d’or :

  1. Toujours cadrer le sujet (réunion, présentation, décision, mail, etc.).
  2. Se concentrer sur ce que vous avez fait, pas sur ce que vous « êtes ».
  3. Ne pas se justifier dans la foulée : dire merci, tester, revenir.

7. Comment réagir à un feedback que je trouve injuste ou maladroit ?

Même dans ce cas, la première réponse à donner est :

« Merci. »

Ensuite :

  1. Prenez le temps de digérer à froid.
  2. Testez ce qui peut l’être, même à petite échelle.
  3. Revenez vers la personne en expliquant : « J’ai testé ce que tu m’avais proposé, voilà ce que ça a donné. »

Cela renforce la confiance, montre que vous prenez le feedback au sérieux et encourage vos interlocuteurs à continuer à vous en donner.

8. Comment installer une culture du feedback dans mon équipe ?

Quelques leviers clés :

  • Montrer l’exemple en tant que manager (demander du feedback, dire merci, se remettre en question).
  • Créer des rituels : debrief de fin de réunion, tour de table « une chose à garder / une chose à ajuster », etc.
  • Proposer des formats variés : 1:1, feedback entre pairs, feedback ascendant, feedback collectif.
  • Former toute l’équipe (pas seulement les managers) à un langage commun du feedback.

9. À quelle fréquence donner du feedback à ses collaborateurs ?

Plutôt que d’attendre l’entretien annuel, visez :

  • du feedback à chaud, juste après un événement clé (réunion client, présentation, incident, succès),
  • complété par des temps à froid, plus structurés (revue mensuelle, bilan de projet).

L’idée n’est pas d’inonder de feedback, mais d’en faire une habitude régulière, intégrée au fonctionnement de l’équipe.

10. Faut-il former tout le monde au feedback ou seulement les managers ?

Les managers ont un rôle clé, mais une vraie culture du feedback ne peut pas reposer uniquement sur eux.

Former :

  • les managers (feedback descendant, posture, sécurité psychologique),
  • les collaborateurs (feedback ascendant, feedback entre pairs),

permet de faire du feedback un langage partagé plutôt qu’un outil réservé à quelques-uns.